Les hommes de terre

Court-métrage de fiction – 16/9 HD, 10:15, 2016

En m’appuyant sur le travail de réalisateurs comme Jean Eustache, Raymond Depardon ou encore Bruno Dumont, j’ai écris une série de textes, Les hommes de terre. Grâce à la mise en récit d’observations du monde paysan et de traditions orales, j’ai pu instaurer une étrangeté dans l’écriture. J’évoque dans mes textes une nature, un espace à peupler, en relation permanente avec les êtres qui y vivent. Le lm m’a permis de mettre en scène et en lumière des questions de silence, de rituel et de disparition au monde. A travers l’enfouissement, cet appel de la terre, mon personnage en K-Way camouflage étend son corps peu à peu. Il devient végétal parmi le végétal. La terre représente un espace blanc, vacant. Et c’est dans ces espaces que l’homme à la possibilité de penser, de SE penser. C’est la recherche de l’homme sauvage, primitif, primaire, premier, que fait mon personnage lorsqu’il creuse la terre.

 

 

 

laure subreville hommes terre video film   laure subreville hommes terre video film

“Je parle la langue du silence. Celle qui traverse les montagnes, court dans le vent. La langue de la pluie qui tombe sur la terre et coule dans les rivières. Je parle avec mes pieds. Mes pieds qui marchent. Je suis la voix des vivants parmi le fourmillement du monde. Un simple sédiment. Une énième couche solide de l’histoire du temps. Comment mes paroles laisseraient-elles parler sans moi le monde sans parole?1 C’est une quête obstinée, à la zone limitrophe des terres habitées où l’on affronte l’opacité des signes, l’irréductibilité des choses, l’ombre des actes. On se fait l’interprète du silence et de l’invisible. On fait attention aux détails. On tourne autour des choses, on remplit le vide. On creuse alors des trous entre le monde des vivants et celui des morts, entre le ciel et la terre, entre la terre et sous la terre, entre le profane et le sacré. Car les hommes de terre n’ont ni église, ni temple, ni idole. Les hommes de terre ont seulement leur terre. A genoux, à plat ventre, nous nous confions à elle. L’écho de nos voix fait vibrer le sol. Les mots se cognent contre les pierres, se nichent dans les creux, lent en rafales à la surface. Au rythme des prières, la fréquence même de la terre change, s’accorde. C’est en cela que nous sommes exaucés. Et l’on sent alors, aux tréfonds de l’âme qu’on est vraiment chez soi. Tout le temps, tout le temps. Mais la bête revient toujours. Elle nous guette entre les nappes de brouillard. Elle nous transperce déjà de part en part. Il faut se concentrer pour se laisser traverser par cette forme inconnue du langage. Laisser la bête déplier ses griffes à l’intérieur de l’esprit. L’homme de terre n’est plus alors une impulsion fugitive dans la forêt. Il devient un véritable univers en mouvement. Il accepte ce monde de terreur et ses mystères à la lisière des arbres. Il observe ces ombres pour que se crée la vigilance. Il exorcise l’enceinte de brouillard et ce qui se trouve au-delà.”

  1. Michel Serres, Biogée, Dialogues, 2016

 

 

Laure Subreville