







Laure Subreville mène depuis plusieurs années une recherche autour des communautés et plus largement des expériences collectives. Ses films se construisent à partir de temps d’immersion et de cohabitation où des relations se créent progressivement entre les personnes réunies. Qu’il s’agisse de groupes déjà existants ou de communautés constituées spécialement pour un tournage, l’artiste s’intéresse à ce qui circule entre les individus et à la manière dont une expérience partagée transforme les relations et les places de chacun. Les gestes, les temps d’attente ou les silences deviennent alors les révélateurs de tensions, de formes de solidarité ou encore de vulnérabilité.
Longtemps, son travail s’est développé autour de groupes majoritairement masculins et de différentes formes de vie collective. À la lisière du documentaire et de la fiction, ses films interrogent la manière dont les comportements et les rapports de groupe se construisent au contact des autres. Derrière les moments de camaraderie ou de proximité apparaissent aussi des fragilités plus discrètes, liées à la difficulté de trouver sa place ou d’exister au sein d’un collectif.
À la Fondation Renaud, Laure Subreville déplace ici ses recherches vers une réflexion autour des femmes artistes, de la mémoire et des formes de transmission qui traversent l’histoire de l’art. Dès le début du projet, elle choisit d’ancrer sa résidence autour des œuvres de Thérèse Contestin, Alice Gaillard et Louise Hornung. Pendant plusieurs mois, l’artiste explore les réserves et les archives de la fondation. Au fil des œuvres, des correspondances et des documents personnels qu’elle découvre, apparaissent peu à peu des fragments de vies et des présences à peine visibles. Laure Subreville cherche alors à approcher ce qui subsiste de ces parcours : des relations, des gestes, des inquiétudes ou des manières d’habiter le monde. Les œuvres sont dès lors regardées moins pour leur seule présence au sein de la collection que pour les trajectoires humaines, affectives et artistiques qu’elles peuvent révéler.
Lors de sa résidence, elle entreprend de recueillir de nouveaux récits auprès de femmes issues de la scène artistique contemporaine lyonnaise. Elle invite ainsi les artistes Siouzie Albiach, Agathe Chevallier, Jeanne Chopy, Lola Fontanié, Hélène Hulak, Alice Marie Martin, Diane Réa, et Lola Ripoche, ainsi que des membres de l’équipe de la fondation, Raphaëlle Cadet et Stéphanie Rojas-Perrin, à participer à une série d’entretiens filmés. Toutes sont reçues dans un même dispositif : un lit installé dans un espace clos et protecteur. À la fois espace domestique, lieu de repos, de confidence ou de retrait, le lit devient ici un territoire propice à la parole, où les récits personnels peuvent émerger dans une forme de proximité et d’attention partagée.
Les entretiens font apparaître autant de récits intimes que de réflexions plus collectives sur le monde de l’art. Les participantes évoquent leurs parcours, leurs doutes ou encore la difficulté de trouver leur place et de rendre visibles certaines expériences. Plusieurs reviennent sur l’absence de références féminines au cours de leur formation et sur la manière dont une pratique artistique se construit au contact d’expériences personnelles, sociales et politiques. Les membres de l’équipe de la fondation évoquent à leur tour la relation sensible qui se construit avec les œuvres et les archives au fil du temps. Peu à peu, ces paroles composent une mémoire collective faite de fragments de vies, de voix multiples et de correspondances entre différentes femmes.
La notion de communauté, déjà présente dans les projets précédents de Laure Subreville, prend ici une dimension nouvelle. Il ne s’agit plus seulement de réunir des individus autour d’une expérience collective mais de faire apparaître des filiations possibles entre différentes générations de femmes artistes. Se dessine ainsi une forme de communauté transhistorique où les vivantes dialoguent symboliquement avec celles qui ne sont plus là. Dès l’entrée de l’exposition, un dessin de Thérèse Contestin représentant un lit défait fait apparaître une forme de présence silencieuse, marquée en creux par l’absence.
Le parcours s’organise ensuite à travers différentes strates de mémoire où œuvres, archives et récits contemporains entrent progressivement en résonance. Dans une des salles voûtées, des autoportraits issus des collections côtoient les vidéos réalisées durant la résidence. Les figures de Thérèse Contestin et d’Alice Gaillard apparaissent ainsi aux côtés des femmes filmées aujourd’hui, faisant naître des liens entre différentes générations d’artistes. Les récits recueillis par Laure Subreville semblent peu à peu prolonger les voix et les trajectoires conservées dans la collection de la fondation.
Une autre salle rassemble des lettres, cartes postales et documents retrouvés dans les archives d’Alice Gaillard. Correspondances familiales, échanges avec des collectionneurs ou simples nouvelles du quotidien donnent à voir les relations et les gestes ordinaires qui entouraient le travail de l’artiste. En les exhumant, Laure Subreville fait réapparaître des récits restés jusque-là en retrait.
Dans la grande salle, une installation vidéo à deux écrans rassemble des extraits des entretiens filmés, des images tournées dans les réserves et différentes matières sonores collectées durant la résidence. Les récits y apparaissent par touches successives. Les paroles se superposent par moments, les individualités se brouillent progressivement pour former une parole collective plus vaste et mouvante. Le traitement de l’image, composé de ralentis, de zooms et de textures proches du caméscope ou du film domestique, trouble les temporalités et fait coexister récits contemporains, souvenirs et archives. Une femme apparaît dans les images tournées dans les réserves. Silencieuse, elle déambule parmi les œuvres, manipule des objets sans jamais prendre part aux récits entendus à l’écran. Cette présence errante évolue en marge des différentes voix qui traversent l’installation, comme une silhouette fantomatique traversant les espaces de la fondation.
Laure Subreville ne cherche pas seulement à faire ressurgir des présences oubliées mais aussi à construire de nouvelles archives, faites de récits intimes, de gestes et d’expériences partagées. Thérèse Contestin, Alice Gaillard et Louise Hornung semblent alors se réveiller au contact de témoignages contemporains, comme si leurs trajectoires continuaient discrètement d’habiter le présent.
Émilie d’Ornano – mai 2026